Avouons notre réticence à la réception du disque Théodore Dubois : quoi, le pape du conservatisme, l’auteur brocardé du si académique Traité d’Harmonie !
Nous nous apprêtions à nous ennuyer une heure durant, mais – cela se vérifie souvent – un grand interprète réussit à faire passer un certain souffle dans les ouvrages les plus mineurs.
Maintes réalisations antérieures nous avaient prouvé que Helga Schauerte est l’une des meilleures organistes actuelles (son intégrale Buxtehude, chez Syrius, demeure la plus recommandable), et l’une des rares à honorer le noble titre d’interprète.
Comment donc a-t-elle réussi à capturer notre attention autour de l’ancien professeur et directeur du Conservatoire de Paris ?
D’abord, armée d’un toucher très précis et très maîtrisé, elle sait faire parler un orgue romantique avec autant de nerf que de ductilité, donc donner du relief à la moindre phrase, ce qui n’est pas à la portée du premier organiste venu.
Avec vivacité, elle réussit à ne pas s’appesantir sur ce qui relève du pompiérisme et à mettre en valeur tout ce qui confère charme, naturel et suggestivité au discours.
Excellente coloriste, elle registre ces pièces avec diversité et luminosité, donnant ainsi une éclatante leçon aux organistes (si nombreux, hélas ! ) qui s’échinent aujourd’hui à nous faire croire qu’orgue romantique ou post-romantique rime avec lourdeur ou épaisseur.
Elle nous prouve le contraire sur le Merklin (1880) de Moulins, remarquablement conservé et restauré, qu’elle fait sonner avec éclat, panache, poésie, chaleur, imagination.
En vertu de quoi, notre intérêt rebondit sans cesse – même si le langage de Dubois ne concurrence certes pas César Franck – et nous passons une heure de réelle jouissance organistique, servie par l’excellente prise de son de Bernard Neveu.
Pour l’alsacien Boëllmann, Helga Schauerte exploite l’harmonieux alliage des esthétiques allemandes et françaises réalisé sur un orgue récent de Kuhn (à la cathédrale de Minden, Wesphalie, dont la prise de son joue habilement de l’acoustique longuement réverbérante).
Son Boëllmann a du jarret, de la sève, mais aussi de l’élévation spirituelle (admirez le rubato subtilement modulé dans la Prière à Notre-Dame).
Maniant avec souplesse des tempi enlevés et des phrasés judicieux, Helga Schauerte sauve ainsi le malheureux compositeur des pesanteurs ringardes dont on l’avait accablé.
Musicologue tout aussi émérite, elle fait paraître, parallèlement aux présents disques, une édition Urtext des œuvres d’orgue de ces deux compositeurs chez Bärenreiter.